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| | Plaine de Ningbo (lune 635) | Mar 30 Oct - 14:44 par Oni-Link | Auteur : Jaelle N'Har Allora
09-Plaine de Ningbo, lune 635
Trois lunes, ça fait trois lunes qu’ils se traînent dans ce paysage désertique qu’il finit par exécrer ! La plaine s’étend à l’infini, les hautes herbes ondulent sous l’effet de la brise venue de l’océan qu’il devine tout près d’ici, sans jamais réussir à l’apercevoir. Le fond de l’air est salé et l’humidité ambiante rend l’atmosphère poisseuse.
Le Félon ouvre la piste, attentif à tout ce qui les entoure. Lambris d’Or le suit aveuglement, désorienté par le manque de repères. Sydney est devant lui, sur l’encolure de sa monture. Le Juge n’a pas voulu laisser son complice la prendre en charge : il préfère la tenir à sa merci, entre ses bras, malgré l’odeur de sueur et de crasse qu’elle dégage. Lorsqu’elle s’endort bercée par les pas du cheval, le Juge la sent s’affaisser doucement contre sa poitrine et il doit faire de gros efforts pour ne pas laisser ses vils instincts lui dicter sa conduite. Une seule chose l’en empêche : elle est maintenant à lui et rien ni personne ne pourra la lui ôter, pas même cette brute épaisse qui a couru après son cheval lorsqu’il s’est aperçu qu’ils étaient en train d’enlever Sydney.
Ce départ précipité n’était pas prévu au programme : ils ont erré pendant la nuit sans trop savoir dans quelle direction se diriger. Il faut maintenant se hâter de regagner la capitale impériale avant que son départ ne se fasse remarquer. Normalement, en longeant la côte, si tout se passe bien, ils devraient pouvoir arriver dans le petit port de Tycoon d’où ils pourront s’embarquer pour gagner la baie d’Hangzhou.
Une journée de traversée avant de retrouver le confort de la civilisation ! C’est ce que se dit Lambris d’Or pour se donner du courage.
Le Félon se dresse dans ses étriers, soudain inquiet : devant lui, le relief s’élève un peu et il distingue des petits points noirs qui se mettent à grossir très rapidement. Il tend le bras pour les montrer au Juge :
- Là, regardez !
Les deux hommes se consultent du regard et d’un commun accord, éperonnent leur monture. Sydney ne dit rien, indifférente en apparence à ce qui l’entoure, mais elle agrippe la crinière du cheval et Lambris d’Or la sent se contracter devant lui.
Les chevaux prennent de la vitesse tandis que les points noirs grossissent très vite et se transforment en de redoutables cavaliers penchés sur l’encolure de leur petite monture. L’un d’entre eux porte un étendard aux couleurs rouge et noire et le Juge reconnaît les armes de l’Empereur Wu Han. Il hurle à l’intention du Félon :
- Ce sont des ennemis, nous nous sommes trompés de direction !!!
Emportés par le vent, ses mots se perdent dans la folie de leur course vouée à l’échec : le Juge sent sa monture peiner sous le poids de sa double charge et il doit vite se rendre à l’évidence qu’il ne va pas pouvoir continuer longtemps à ce rythme. D’ailleurs, il sent déjà la présence des guerriers ennemis sur ses talons. D’un geste las, il ralentit de lui-même et se laisse entourer en faisant bien attention de ne pas faire de gestes brusques. Une douzaine de cavaliers ennemis le dépasse en trombe tandis que quatre d’entre eux l’encadrent et saisissent les rênes de sa monture. Résigné, Lambris d’Or se laisse guider sans réagir, se contentant de tenir Sydney contre lui : la jeune femme n’a toujours pas réagi, perdu dans son univers personnel où elle tente de se reconstruire une personnalité.
L’armée de Wu Han a établi son campement aux pieds des collines qui marquent la fin de la plaine de Ningbo, là où le fleuve déboule à toute allure et s’étale à perte de vue, apportant de riches limons pour les terres qui le bordent. Il y a des milliers d’hommes cantonnés à cet endroit : des centaines et des centaines de tentes ont été dressées dans un ordre parfait et le contraste est saisissant aux yeux du Juge qui en traverse une bonne partie, escorté par une troupe de plus en plus nombreuse. Soudain, toujours guidé par les cavaliers qui l’ont capturé, il débouche sur une place carrée où se trouve alignée une troupe nombreuse et en armes : les soldats sont figés, véritables statues guerrières hérissées de lames et de pics tous plus meurtriers les uns que les autres. Une voie s’ouvre au milieu de ces hommes dangereux et Lambris d’Or se retrouve au cœur d’une véritable arène humaine.
Son cheval s’arrête. Le silence est impressionnant. Face à lui, le Juge découvre un personnage hors du commun : il est grand, solidement bâti. D’épais cheveux blonds retenus par une lanière en cuir tressé cascadent sur ses épaules et encadrent son visage couturé par les cicatrices où brillent deux yeux bleus froids et perçants. Des peaux de renards recouvrent ses épaules et masquent en partie son torse musclé. Ses mains épaisses sont refermées autour du manche d’une hache à la lame aiguisée dont le poids doit être phénoménal. Le Juge se sent tout petit et ridicule, ce qui ne lui est pas souvent arrivé, lui qui a pour habitude de faire trembler le peuple sous ses remarques cinglantes et son ironie mordante. Là, il a l’intuition que tout son savoir et toute son érudition qui font sa fierté ne vont pas servir à grand chose.
Deux soldats l’agrippent et le forcent à descendre. Sydney reste seule sur l’encolure du cheval, indifférente. Le Juge est conduit devant le colosse et forcé de s’agenouiller. Un soldat lui hurle dans les oreilles :
- Agenouille-toi et vénère le grand Wu Han !
Lambris d’Or obtempère. Soudain des bruits de pas se font entendre et un autre individu est jeté par terre : le Félon se retrouve à ses côtés, le nez dans la poussière. Le Juge aperçoit du sang dans le cou de son complice : apparemment sa capture a été plus douloureuse que la sienne, mais il n’a pas le temps de se poser d’autres questions. Deux soldats redressent le Félon et s’écartent respectueusement.
Les évènements qui suivent resteront marqués dans la mémoire de Sydney à jamais. Toujours perchée sur le dos du cheval de son ravisseur, elle voit le géant blond empoigner sa hache comme s’il s’agissait d’une baguette en bois et la soulever sans le moindre effort au-dessus de sa tête. La lame arrondie brille dans le pâle soleil qui a réussi à trouer les nuages gris puis se met à redescendre latéralement, de plus en plus vite, de plus en plus brillante. Le choc avec le cou du Félon la ralentit à peine puis elle remonte dans un halo rouge et liquide. La tête du bandit s’envole majestueusement en tournant, projetant une myriade de gouttelettes écarlates sur les spectateurs immobiles, tandis qu’un geyser de sang jaillit de son tronc décapité qui prend tout son temps pour s’effondrer en avant. C’en est trop pour la jeune femme : elle sent que sa raison vacille une nouvelle fois et elle se laisse glisser dans le néant. Son corps s’affaisse contre l’encolure du cheval et un soldat la récupère dans ses bras avant qu’elle ne touche le sol. Il la jette sur ses épaules et l’emporte au-delà de ce cauchemar humain.
Lambris d’Or est tétanisé : le meurtre sauvage du Félon a brisé toutes ses velléités de résistance. Il sent un liquide chaud couler le long de ses cuisses et il se rend compte qu’il a uriné dans son pantalon sans même s’en rendre compte. Oublié son arrogance et sa superbe : le Juge comprend, mais un peu tard, que le pouvoir n’est rien face à la mort. Il redevient un simple péquin qui va se retrouver brutalement avec tous ses méfaits dans la balance si jamais il existe un tribunal divin. Alors un flot de terreur déferle en lui, balayant toute sa fierté : il se jette aux pieds de Wu Han en pleurnichant :
- Ne me tuez pas, ne me tuez pas, je suis Juge de la Haute Cour, je viens d’Hangzhou, je peux vous aider à entrer dans la ville, pitié, je vous donne ma parole…
La hache retombe et Wu Han fixe dédaigneusement la loque humaine qui le supplie, un sourire moqueur sur les lèvres :
- Continue, tu m’intéresses….
Un flot de paroles sort alors des lèvres de Lambris d’Or :
- Je connais tous les secrets, tous les vices de la Cour de l’Empereur Feldine II, je peux vous aider à le renverser, rien ne pourra s’opposer à vous si je vous aide. J’ai les plans de la défense de la Cité là, dans ma tête, laissez-moi vous aider, vous ne le regretterez pas…
Il se tait et attend. Wu Han semble réfléchir. Il fait signe à un soldat gradé qui sort du rang et s’approche de lui. Les deux hommes se mettent à discuter à voix basse, puis l’autre regagne sa place. Le temps s’effiloche, un rapace laisse tomber son cri plaintif du haut du ciel, mais le Juge ne l’entend pas : il attend la mort ou la délivrance. Wu Han saisit sa hache, la soupèse songeusement, puis la laisse retomber, une lueur rusée dans le regard :
- Soit, je te laisse une chance de m’aider. Tu es sous la responsabilité d’Alfray, tâche de ne pas me décevoir, sinon tu subiras le même châtiment que ton camarade…
Le Juge soupire et s’affaisse sur lui-même. Alfray, le gradé qui a discuté avec Wu Han le prend sous les bras et l’aide à se relever :
- Suivez-moi, nous avons des choses à nous dire…
Il l’entraîne, aidé par un caporal, tandis que fichée dans le sable, la tête coupée du Félon se vide lentement de son sang et de ses matières cervicales, les yeux ouverts, fixés sur un point qui tournoie très haut dans le ciel.
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